Svietik

Je viens de terminer un travail que j’avais laissé délibérément de côté depuis maintenant plus de 25 ans ! Drôle de sentiment d’accomplissement, de page tournée, d’étape nécessaire, qui soulage et laisse songeur à la fois.

Quelque part, pendant la fin des années 70, ma maman avait pris sur son temps libre pour écrire, au quotidien, un long texte qui racontait sa vie, ses pensées, sa façon de voir les choses. Elle avait vécu un certain nombre d’épisodes douloureux, et ressentait le besoin de les écrire, pour les laisser derrière elle, et aussi pour qu’il y ait une trace de tout ceci.

Son vécu, c’est aussi mon histoire : ses relations amoureuses avec mon père, ma conception, mes premières années constituent une bonne partie de ce texte. C’est pour cette raison que j’ai tant tardé à trouver le courage de m’attaquer à ce document, qui me tient particulièrement à cœur, mais qui me faisait également très peur !

Je vis comme une chance d’avoir cette trace-là de ma maman. Mais c’est aussi une des rares traces que j’ai de mon père, ce qui rend ce texte encore plus précieux pour moi.

Je gardais ces pages précieusement dans une chemise verte, qui m’a suivie tout au long de ces années, au fil de mes déménagements. Je les avais lues déjà plusieurs fois, mais s’attaquer vraiment au texte, le triturer mot après mot, était une tâche qui me paraissait insurmontable, et pourtant nécessaire. Je ne voulais pas qu’un cambriolage, ou un incendie, fasse disparaître à jamais ce document dont la portée est bien sûr limitée, mais qui a toujours été pensé comme une trace laissée pour les années à venir. Je me sentais comme un porteur de flambeau qui ne devait pas faillir.

Faire la démarche de publier ce document, j’en ai conscience, est particulièrement impudique, sans doute ce que j’ai de plus intime sur ce blog. Pourtant, ma mère avait pris la décision de diffuser ce texte, à l’époque. Elle avait, je m’en souviens, entamé la démarche de contacter des éditeurs. Au final, peu de personnes l’ont lu, mais, bien que très intime et privé, ce manuscrit a toujours, au fond, été conçu pour être publié.

Ce récit, bien que plein d’espoir, n’est pas franchement une histoire très gaie. Au-delà de l’histoire personnelle de ma mère, de cette femme bien ancrée dans son époque, je me suis rendu compte que, à sa manière, son récit était un témoignage marquant de tout un univers, de la maladie mentale telle qu’elle était traitée dans les années 70, du passage de l’austérité morale des années cinquante à la liberté post soixante-huitarde. Je suis tellement partie prenante que j’ai du mal à être objectif, mais je crois que ce témoignage, qui parle de choses simples, d’amour, de relations humaines, peut parler à beaucoup de gens.

Comment traiter ce texte ? Clairement, il nécessitait un travail conséquent. Le fond était à peu près abouti, mais la forme était encore bien rudimentaire. Je me souviens que ma mère avait embauché une petite jeune qui avait repris son manuscrit et l’avait tapé à la machine. Mais, même sous cette forme-là, les coquilles étaient encore nombreuses, et on sentait que le texte restait encore à travailler.

Je n’ai pas voulu toutefois toucher au texte. Il était important, je pense, de le garder avec ses imperfections, ses redites. Je ne voulais pas obtenir un document parfait, mais une trace fidèle de ce qu’était ma maman. J’ai simplement retravaillé l’orthographe, et un peu la ponctuation, pour que le récit ait un rythme cohérent.

Ce travail a été aussi pour moi l’occasion de découvrir la chaîne de publication d’un livre, que je connais peu. J’ai profité du scanner disponible à mon travail pour numériser le document, puis le transformer en texte brut avec le logiciel ReadIris. Il a fallu ensuite nettoyer ce texte brut, à la main tout d’abord, puis avec le logiciel Antidote. Enfin, j’ai profité de la sortie du logiciel iBooks Author pour mettre en page sobrement ce texte. Le texte reste sans doute rempli de fautes, jamais je n’aurai cru que ce travail me prendrait autant de temps ! Peut-être irai-je jusqu’au bout de cette logique en publiant le livre sur les plateformes de diffusion numérique. Je pense aussi éditer quelques exemplaires papier, pour les donner à mes proches.

Voilà, il est maintenant temps de franchir le pas, et de diffuser publiquement ce document, comme l’avait voulu ma maman. J’ai une pensée toute particulière pour Hélène, a qui j’avais osé confier le manuscrit l’été dernier, et qui, par son retour et des mots simples, a su indirectement me donner le courage d’entamer, et d’achever, ce travail.

Tout au long de son récit, ma mère parle beaucoup de sa « guérison ». C’est, je crois, la partie la plus douloureuse pour moi. Quand elle fait le récit de ses rechutes, c’est autant de souvenirs qui me sont revenus en tête. Cet espoir permanent qu’elle entretenait et que, du coup, je portais dans mon cœur quotidiennement. Mais aussi ces longs séjours en clinique psychiatrique dont je garde l’image des quelques visites autorisées, dans un environnement effrayant pour l’enfant que j’étais. Tous ces épisodes un peu trop lourds à porter pour moi, mais dont j’étais le témoin permanent.

Et cet espoir de guérison, donc, qui est, je dois malheureusement le dire ici, resté vain, puisque ma mère n’a jamais su ou pu sortir vraiment de cette plongée dans la maladie mentale. Les crises sont revenues de plus en plus régulièrement, avec son lot d’angoisses et de nouvelles hospitalisations, jusqu’à sa mort en 1986, après trop de rechutes, de médicaments, de chocs qui n’ont fait que la fragiliser chaque fois un peu plus.

Ma maman est partie à l’âge de 43 ans, laissant à tout son entourage le souvenir d’une femme tourmentée, mais aimante, attachante, et authentique. Je suis fier et heureux de passer aujourd’hui le flambeau, et d’être celui qui publie ses mémoires. Tu es dans mon cœur, petite lumière !

Télécharger le livre « Svietik » au format PDF

MàJ du 3 janvier : j’ai réédité une version quelque peu nettoyée (il subsistait tout un tas de fautes dans le texte..), et en incluant en préface cette petite introduction. Le livre est également disponible sur l’iTunes Store (gratuitement), pour pouvoir le télécharger directement sur un iPhone ou un iPad.

One Comment

  1. Répondre
    Marie 31 décembre 2012

    Difficile de laisser un commentaire après un billet aussi émouvant. Je tenais juste à dire que je pense que tu as raison de publier ses écrits. Elle aurait vécu à notre époque, elle aurait certainement tenu un blog pour y écrire tout cela ?
    Une page qui se tourne, assurément.

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