Le revenu de base

Ma marotte du moment, c’est la notion du « Revenu de base », un paradigme économique radicalement différent, mais sacrément séduisant..

J’ai été intrigué au départ par cet article qui présentait l’évolution de pensée de son auteur : d’abord incrédule, il racontait qu’il s’était laissé séduire peu à peu par cette théorie. Et, après m’être documenté sur le sujet, je me suis aperçu que, pour moi aussi, l’idée, au départ baroque, s’était mis à faire du chemin dans ma tête, jusqu’à tourner à un constat à la fois enthousiasmant et frustrant : « mais pourquoi n’a t’on déjà pas déjà mis en pratique tout cela ? ».

Tout d’abord, un constat, très à contre-courant de toute notre culture, mais très logique : le travail pour tous à plein temps, c’est terminé. Les politiques en font leur principal argument depuis des années, mais le redressement de la courbe du chômage s’avère un objectif de plus en plus complexe à atteindre : non pas à cause de telle ou telle crise financière, mais parce que le travail s’automatise, inexorablement. L’informatique, les machines outils, le changement de mentalité et de façon de consommer, font que de nombreux postes de travail disparaissent, soient parce qu’ils deviennent inutiles, soient… parce qu’ils ne sont plus rentables dans une logique de juste rémunération du travail. L’exemple de la crise dans les aciéries est un bon exemple : tous ces gens sont-ils licenciés parce qu’on consomme moins d’acier ? Non, c’est même tout l’inverse ! Mais la production est de plus en plus automatisée, et exige beaucoup moins de personnel qu’il y a quelques temps.

Tout ceci entraine une machinerie de plus en plus infernale : des armées de fonctionnaires pour aider à retrouver un emploi, des aides de plus en plus nombreuses pour aider les entreprises à créer de l’activité. Sans parler des conflits sociaux, forcément durs et fracturant la société, au sein des entreprises puisque la peur de la perte de l’emploi entraine une pression de plus en plus entre l’employeur et l’employé, et en dehors pour ceux qui ne parviennent plus à trouver un nouvel emploi. En résumé : un gouffre financier et une production d’énergie négative et de tension sociale.

Le concept du revenu de base, c’est inverser le paradigme : on ne travaille plus pour gagner de l’argent, on gagne de l’argent pour pouvoir travailler. C’est du communisme, c’est ça ? Pas du tout, c’est même plutôt une logique qui a tendance à séduire les branches les plus libérales des économistes.

Le revenu de base, c’est un montant qu’un citoyen touche à vie, de sa naissance jusqu’à sa mort. Une somme forfaitaire jusqu’à ce qu’il atteigne un âge adulte, puis une somme correspondant à une vie décente, avec un logement, de quoi manger et vivre sans pression.

Est ce la fin du travail ? Non bien sûr, car pour gagner au dela de ce minimum de subsistance, il faudra bien sûr continuer à travailler. Mais le salaire ne sera plus qu’un complément du revenu de base.

Autre principe, perturbant : ce revenu est complètement inconditionnel. Tout le monde le touche, du SDF (qui n’en sera plus un, au passage) jusqu’au multi-milliardaire. Que l’on travaille ou pas.

Comment ce revenu est-il financé ? C’est là toute la difficulté, ce qui fait que sa mise en place est encore virtuelle même dans les pays où la discussion sur le sujet est plus avancée. Ce mécanisme repose en effet sur un double courage politique :

  • Le courage de faire une « remise à zéro » complète des mesures prises depuis des années pour l’aide à l’emploi : plus de pôle emploi, plus d’allocation chômage, plus de fonctionnaires affectés à l’aide à la création d’emploi, plus de subvention aux entreprises.
  • Le courage de réformer profondément la collecte de l’impôt, en supprimant toute sa complexité pour le remplacer par un « impôt unique à la consommation », regroupant l’ensemble de tout ce qui est collecté jusqu’à maintenant dans un bien de consommation : TVA, impôt sur le revenu, charges sur les salaires…

Pour bonne partie, le concept s’appuie donc sur une simplification drastique de l’administration, qui se retrouverait à brasser plus d’argent, mais d’une manière bien plus légère puisqu’il n’y aurait plus qu’une entrée (l’impôt à la consommation), et une sortie (le revenu de base). En d’autres termes, une partie des financements de ce revenu de base viendrait de la suppression d’un certain nombre de postes dans la fonction publique… ce qui serait moins « grave » puisque le concept intrinsèquement n’oblige plus à travailler.

En disant les choses autrement : ce n’est plus un tabou de supprimer un emploi là où il est illogique, et, à l’inverse, on se donne la possibilité d’en créer un s’il est vraiment utile, même s’il n’est pas rentable.

Bien sûr, un tel état ne se limiterait pas simplement à un système de vases communicants financiers : il faudrait évidemment continuer à assumer les services de base de l’état, la sécurité sociale, les infrastructures, l’éducation… Mais, pour chacun de ces domaines, le modèle économique serait chamboulé : par exemple, pour la sécu, l’essentiel des dépenses se concentrerait sur les soins, la partie « congé-maladie » étant implicitement prise en charge pour partie par le revenu de base.

L’arrêt de l’impôt sur le revenu est également une conséquence finalement très logique d’un accompagnement de l’automatisation : une machine génère en effet une très forte valeur ajoutée… mais n’est pas payée, et donc ne paye pas d’impôt. En revanche, son produit serait taxé dans le cadre de cette taxe unique à la consommation.

Face à l’argument « la TVA est la plus injuste des taxes », le duo « impôt à la consommation / revenu de base » est également une réponse : tout un chacun paye en effet plus de taxes, mais les plus modestes se voient entièrement reversés ces taxes par leur revenu de base. Par ailleurs, la baisse du coût salarial pour l’entreprise fait qu’au final, le prix « TTC » d’un produit n’est pas censé augmenter par rapport au coût actuel.

Pour l’entreprise, c’est un grand changement à tous les étages de son fonctionnement : elle n’est plus subventionnée, mais sa masse salariale est moins importante, puisqu’elle ne paye plus de charges, et verse des salaires nets moins élevés, puisque complétés par le revenu de base. L’entrepreneur hésitera donc moins à créer de l’emploi. Mais c’est également un grand changement dans l’équilibre des négociations, puisque l’employé a moins peur de perdre son emploi. Par ailleurs, l’employeur sera amené à revaloriser grandement les emplois les plus pénibles, puisque plus personne n’aurait envie de faire une tâche pénible sans forte contrepartie, puisqu’un revenu de base dispense des « boulots mal payés ».

On peut donc même aller jusqu’à se trouver dans une position inversant la situation actuelle : là où aujourd’hui tout favorise l’automatisation, puisque le robot est moins taxé que l’humain, on pourrait se trouver dans des cas où le patron décide de privilégier une forme d’artisanat, qui ne lui coûterait pas plus cher (coût salarial moindre), et qui permettrait de revenir à une certaine qualité de travail qui est aujourd’hui en train de se perdre, ou de migrer vers un produit de luxe. De même, l’outsourcing, la délocalisation, resterait parfaitement possible, mais deviendrait un choix de vie, et pas une nécessité financière de survie pour l’entreprise.

Pour le domaine de la culture et de l’épanouissement personnel, c’est également un changement considérable : la culture sera beaucoup moins financée par l’état, mais chacun pourra, s’il le souhaite, « vivre de son art » sans mettre en péril sa vie de tous les jours. D’une manière générale, c’est un levier pertinent pour revaloriser des tâches qui sont très utiles à la société mais qui, faute de rentabilité, meurent ou ne survivent qu’avec un lourd subventionnement : la culture, mais aussi le travail social, l’ouverture aux projets personnels, et, au delà de la notion de « besoin », la possibilité de s’épanouir là où on amène une vraie valeur ajoutée, sans que ce choix de vie soit obligatoirement censuré par une obligation de rentabilité.

Sociologiquement, la grande question c’est : va t’on produire avec un tel système des générations de fainéants ? De gens qui perdront complètement la notion et la valeur du travail ? La notion de revenu de base n’est pas une idéologie, elle ne pré-suppose pas que l’homme soit spécialement bon ou mauvais. Elle dit juste que l’envie de progresser, de s’offrir des choses, sera de toute manière un moteur puissant pour faire que beaucoup cherchent à gagner plus « que la base ». Tout en respectant, laissant une chance, à ceux qui souhaitent une vie toute simple, épurée de toute fioriture mais recentrée sur leurs besoins fondamentaux. Et, de la même manière, en laissant toute latitude à l’entrepreneur, à l’ambitieux, pour monter une structure, en lui offrant moins de difficultés et de pression fiscale.

J’y vois aussi des possibilités d’apaisement de tensions sociales à tout niveau : l’état est moins perçu comme un gros mammouth qui brûle l’argent public, celui qui choisit de vivre simplement et avec des activités pas forcément rentables n’est plus vu comme quelqu’un vivant aux crochets de la société, et l’entrepreneur n’est pas sclérosé par de multiples taxes qui plombent toute envie de faire croître son entreprise.

Depuis que je me documente sur ce concept, avec ma petite culture scientifique, je cherche la « faille », l’argument qui fait que tout ce plan ne tient pas la route. Mais je n’en trouve pas. A la réflexion, je trouve ce concept cohérent, et tout sauf utopique, mais au contraire très ancré dans la réalité : qu’est ce qui est plus utopique aujourd’hui, dire qu’on va revenir à un plein emploi, ou tout remettre à plat et se dire qu’un autre mode de fonctionnement est possible ?

Techniquement, c’est une machinerie complexe de macro-économie qu’il faut apprendre à simuler, estimer. Je ne suis pas du tout économiste, ce qui fait que je ne visualise sans doute pas tout un tas de conséquences plus ou moins fâcheuses. Mais le mouvement est suivi, voire porté, par quelques grands économistes qui y retrouvent certaines de leurs théories. Un des risques que je peux imaginer est celui d’une inflation galopante, avec un coût des produits qui augmenterait, par hausse du pouvoir d’achat, et aussi parce que le prix TTC d’un produit serait sujet à de plus lourdes taxes.

Peut être que cette piste s’avérera au final erronée : mais je trouve que lancer le débat, s’autoriser à voir les choses radicalement autrement, est complètement enrichissant. Et je m’étonne de n’entendre aucun politique défendre cette position, ou une position proche. Et si on ouvrait le débat ?

9 Comments

  1. Répondre
    Galuel 26 janvier 2013

    En bon scientifique tu devrais étudier la « Théorie Relative de la Monnaie » qui éclaire le Revenu de Base d’un autre angle.

    Une bonne porte d’entrée ici : http://www.creationmonetaire.info/2013/01/quelle-contrepartie-pour-le-flux.html

  2. Répondre
    LiliBoum 26 janvier 2013

    Juste pour info, parce que ça m’a choqué : on dit

    « tout UN chacun »

    http://alorthographe.unblog.fr/2011/05/17/tout-un-chacun-ou-tout-a-chacun/

    Mais c’est un bon article tout de même :-)

  3. Répondre
    Jean David 27 janvier 2013

    @Liliboum : aouch, ça pique, oui, effectivement ! Merci pour la remarque. Il doit rester tout un tas de fautes, je me suis relu un peu trop rapidement.

    @Galuel : Merci, je suis tout à fait preneur de compléments ou d’autres pistes ! Je vais regarder ça, même si je suis très loin d’être un économiste ni compétent en ce domaine

  4. Répondre
    Olivier 27 janvier 2013

    Je suis convaincu que cette voix est intéressante, ne serait-ce qu’en considération de la disparition de l’emploi inéluctable lié à l’automatisation et pour bien d’autres raisons. Je vois deux risques dont on parle peu. Actuellement la pauvreté est directement liée au pouvoir d’achat, logement nourriture etc… Pourquoi est-ce si cher ? Parce qu’une majorité de gens peuvent payer. Le problème de la consommation, c’est qu’elle s’adapte au pouvoir d’achat des gens. Si on peut payer + majoritairement, les prix vont augmenter. Il faudrait une sacré régulation à ce niveau et ça n’est plus très libéral, le risque de pauvreté de 10, 20 ou 30% de la population reste un risque mécanique. Le deuxième risque, qui est plus flou bien sûr, c’est un risque psychologique, la peur évoquée de perdre son emploi est souvent néfaste mais peut aussi être un moteur d’élévation des personnes, par l’éffort qu’il faut fournir pour aller travailler- même quand on a pas envie – Etant à mon compte, je travaille seul et au grè de mon énergie, je me rend compte que c’est assez sinusoïdal, y’a des hauts, des bas, etc… et le risque à mon sens, est psychologique, un peu comme si la société renvoyait l’image que « Que l’on existe ou pas, tout le monde s’en fout, puisque il n’y a plus d’obligation de fournir un effort dans la société ». Il y a sûrement d’autres risques mais c’est un sujet passionnant et intéressant.

  5. Répondre
    Jean David 27 janvier 2013

    @Olivier : tes remarques sont très judicieuses. Sur le risque d’inflation, je vois également un facteur aggravant : vu que les prix TTC des produits sont censés intégrer plus de taxes, les prix ne resteront stables que si les entreprises jouent le jeu et appliquent la baisse de leurs propres charges salariales sur le coût hors taxe du produit. Mais rien ne le garantit !

    Ton autre remarque, plus qu’un bémol, est un vrai enjeu sociétal : est ce que l’homme, sans la bride de la trouille de la pauvreté, va être autant motivé ? Moi qui suis un grand procrastineur, je peux effectivement légitimement me poser la question pour moi-même.

  6. Répondre
    ben 27 janvier 2013

    Résumé sympathique de votre part !

    Le débat et les actions concrétes sont lancées : initiative populaire en suisse et initiative au niveau europeen qui vient d’etre validée !

    Passer à l’action en étant neutre (poliitiquement) et en expliquant par a + b que cette solution tiens la route :)

    Les amis, la famille c’est deja enorme de faire passer le message

  7. Répondre
    Jeff Renault 28 janvier 2013

    Pour creuser davantage le sujet et être informé(e) des événements en faveur du revenu de base inconditionnel, il existe le site http://revenudebase.info

    Vous pourrez y lire notamment qu’une initiative citoyenne européenne vient d’être lancée pour le revenu de base, et qu’elle consistera à récolter des signatures dans l’année à venir. En outre une association devrait voir le jour prochainement pour porter ce modèle de société.

  8. Répondre
    Manuel 28 janvier 2013

    Une autre grande inconnue serait l’impact d’une telle politique sur notre balance commerciale… appliquerions nous les mêmes taxes sur les produits et matières premières en provenance de l’extérieur, dont le côut de production (HT) se retrouvera bien plus élevé?

  9. Répondre
    Gabrielle B. 4 février 2013

    Bonjour !

    Merci pour cet article ;-)

    Je trouvais que financer le RDB par la TVA était une bonne idée, mais en lisant Baptiste Mylondo (« Pour un revenu sans condition » – Eds Utopia) je m’aperçois que cela n’est pas si évident.

    Baptiste Mylondo souligne en effet que le revenu inconditionnel doit garantir un niveau de vie suffisant et qu’il doit être à ce titre inaliénable donc non imposable – et s’il est financé par un impôt à la consommation, il se trouverait du coup, imposé dès qu’il sera dépensé.

    Le lien pour signer l’ICE : http://www.basicincomeinitiative.eu/

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