Comment être un (couple) névrosé heureux

Je ne sais plus si j’en ai déjà parlé ici, un de mes livres de chevet est un dialogue entre un célèbre acteur Anglais (John Cleese), et un psychanaliste (Robin Skynner). Ca s’appelle (et ça ne pouvait que me plaire) : « Comment être un névrosé heureux« .

Un des passages qui m’a le plus marqué est celui concernant la notion de famille et de couple. Robin, le psy, raconte qu’il a basé l’essentiel de ses travaux sur l’étude de familles « normales » : plutôt que de partir sur l’étude de névroses, il a préféré repérer les familles qui lui semblaient les plus saines, étudier leur comportement, leurs points communs, et en déduire quelques principes de vie.

Voici quelques extraits des échanges autour de cette étude :

John : Maintenant, permets-moi de te poser une question qui m’a beaucoup tourmenté. Les personnes les plus saines auront parfois besoin d’un soutien affectif au cours d’une période particulièrement difficile. Comme elles sont saines, elles n’auront pas de problème à solliciter un soutien quand elles en auront besoin, et comme leur partenaire est sain, il n’aura pas de problème à leur accorder. Alors, où est la différence avec les gens qui se « collent » à l’autre ?

Robin : S’ils sont sains, les deux partenaires peuvent réclamer directement le soutien dont ils ont besoin, et ils accepteront un refus de bonne grâce si l’autre est hors d’état de leur donner. Leur relation n’est pas fondée sur l’hypocrisie ou le fantasme. Il n’y a entre eux aucune de ces luttes qu’on rencontre chez les gens moins sains, qui essaient de manipuler leur partenaire pour l’amener à combler leurs propres demandes, et se dispensent de rendre la pareille en arguant de leur plus grand état de nécessité.

John : Qu’y a t’il de si surprenant dans « l’amour » des familles saines ?

Robin : Il est fait de proximité et de distance. Ces gens sont capables d’une grande complicité affective, mais ils se sentent par ailleurs autonomes, confiants, libres, et n’ont pas un besoin désespéré de l’autre. Lorsqu’ils sont tous seuls, ils s’en sortent très bien – ils s’amusent même comme des petits fous !

John : L’autre ne leur manque pas ?

Robin : Tout dépend de ce que tu entends par « manquer ». Certes, ils gardent  à l’esprit un souvenir aimant de leur partenaire. Mais l’autre ne leur « manque » pas dans la mesure où son absence ne les rend absolument pas malheureux, et ils sont tout à fait capables de goûter les plaisirs qui se présentent

John : A quel point peuvent ils se passer de l’autre ?

Robin : Pour eux, le bonheur qu’ils trouvent dans leur relation est un luxe, une sorte de bonus. Le reste de leur vie n’est donc pas gâché par la crainte que cette relation pourrait mal tourner : ils ne s’interrogent pas sur ce qu’ils feraient s’ils perdaient leur partenaire. Or, bien sûr, plus vous goûtez la vie, plus vous avez confiance en vous quand vous êtes seul, et plus vous devenez intéressant en tant qu’individu, et plus vous avez de choses à partager lors des retrouvailles.

John : Et si les conjoints sont indépendants affectivement, lorsqu’ils sont ensemble, ils ne se sentent pas limités par leurs besoins respectifs – ils ne se sentent pas obligés de surveiller leurs actes ou leurs paroles de peur de frustrer l’autre – si bien qu’ils sont plus librement eux-mêmes.

Robin : A première vue, ça a l’air paradoxal, mais c’est en fait évident : plus on travaille sa capacité de « séparation », plus on gagne en « complicité ».

John : Et, à l’inverse, plus on a « besoin » d’autrui, plus on désire avoir un contrôle sur lui ?

Robin : Inévitablement. Par contraste, plus on a confiance dans sa capacité à se débrouiller seul, moins on ressent le besoin de contrôler son partenaire. On peut goûter les moments où l’on est ensemble, sans ressentir de dépendance, ni craindre de ne pas obtenir ce qu’on veut ! Ce plaisir d’être ensemble est un soutien puissant pour chacun des conjoints, et inspire une plus grande confiance lorsqu’il y a séparation C’est une spirale ascendante et non descendante, le « cercle vicieux » provoqué par une dépendance collante.

John : Peux tu décrire un peu plus en détail cette spirale descendante ?

Robin : Eh bien, lorsqu’une relation est fondée sur un besoin anxieux, chaque partenaire tente de s’appuyer sur l’autre en lui démontrant qu’il ne peut pas se passer de lui. Pour être plus convaincant, il ne faut pas donner l’impression de s’amuser beaucoup pendant les moments de séparation. Du coup, ils renoncent progressivement à leurs centres d’intérêt personnels, et à leurs amis, ce qui accroit peu à peu le sentiment de dépendance et d’impuissance !

John : En renonçant à leurs activités personnelles, ils sont de plus en plus paralysés ?

Robin : Et la relation elle-même devient de plus en plus contraignante et ennuyeuse.

John : Je me souviens, en découvrant cela, avoir été presque… consterné de découvrir qu’un besoin désespéré de l’autre ne représentait pas la pierre angulaire du véritable amour. C’est un joli coup porté à l’idéal de l’amour romantique, non ? Etre « faits l’un pour l’autre », « je mourrais sans toi »….

Robin : C’est vrai. Certains couples en thérapie peuvent résister parfois des années à l’idée qu’il est possible d’être véritablement indépendants tout en étant profondément attentifs l’un à l’autre, parce qu’ils ont beaucoup de mal à admettre que ces deux aspects puissent aller de pair.

John : Soit, mais qu’implique l' »indépendance affective » en matière de fidélité ?

Robin : Le mensonge révèle une incapacité à se montrer ouvert, à être entièrement soi, et cela fait de toute évidence obstacle à une complicité réelle dans le couple. Si les gens sont vraiment sains, ils se montreront francs sur les attirances qu’ils peuvent éprouver. C’est bien parce qu’ils ne sont pas possessifs ni collants qu’ils n’éprouvent pas de malaise quand une personne du sexe de leur partenaire les « allume ». En fait, cela met plutôt leur relation en valeur, ils en prennent davantage conscience, et cela renforce la cohésion du couple.

John : Et c’est aussi pourquoi les gens sains surmontent un deuil et se remarient plus vite ?

Robin : En gros, oui. […] Par ailleurs, leur chagrin sera sans doute provoqué par une compassion à l’égard du partenaire décédé plus que par un souci pour soi-même : ils savent très bien qu’ils peuvent se débrouiller tous seuls.

John : Oui, mais enfin ils ressentiront un chagrin plus intense, parce que leur relation était exceptionnellement heureuse, non ?

Robin : C’est là qu’intervient un étrange paradoxe. Il est souvent plus facile d’accepter la fin d’une relation ou une expérience heureuse, que de se remettre d’une expérience insatisfaisante.

John : Ah ! Je vois ce que tu veux dire. J’ai eu parfois eu du mal à mettre un terme à des relations pas très satisfaisantes, parce que… je me sentais comme contraint d’y revenir encore et toujours, simplement pour me prouver qu’elles pouvaient marcher !

Robin : Et à l’inverse, si quelque chose a bien marché, et qu’on se sent heureux et comblé rien qu’à y penser, on aura moins de mal à admettre que cela ne dure pas indéfiniment.

One Comment

  1. Répondre
    Luc Brun 17 juillet 2016

    Édifiant,
    J aime bien cette approche de la question

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