Le plan Informatique Pour Tous

La mort récente de Jean-Jacques Servan-Schreiber m’a ramené plein de souvenirs de 1985, année charnière pour l’informatique en France. JJ-SS était en charge du Centre Mondial de l’Informatique (quel nom !), centre pompeux parisien destiné à l’initiation aux nouvelles technologies. Gouffre financier, mais bon souvenir pour ceux qui en ont profité (Daniel Glazman en a parlé sur son blog).

Mais 1985 c’est aussi l’année du fameux plan Informatique Pour Tous, lancé par Laurent Fabius. L’idée était de rendre accessible l’informatique au plus grand nombre, et en particulier dans le monde de l’éducation nationale.

Je suis tombé ce soir sur un document particulièrement intéressant, un article du Point de décembre 1984. Extraits.

Une réunion s’est en effet tenue, en novembre, à l’université Carnegie-Mellon, connue pour être en pointe dans le domaine de la micro-informatique. En plus de Gaston DEFFERRE et de Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, y participaient les représentants des industries françaises d’électronique (Bull, Thomson, la CGE, Cit-Alcatel), en même temps que John Sculley et Steve Jobs, les deux patrons de la société Apple, qui a créé et fabrique les ordinateurs Macintosh.


Là, déjà, je suis à la fois impressionné et mort de rire : Defferre à Carnegie-Mellon, ça devait valoir son pesant de cacahuètes ! Mais la réunion devait être particulièrement intéressante, et pas seulement par la présence de Dieu Steve…. 😉

Objet : l’achat par le gouvernement français de 300 000 Macintosh, précisément. Ce qui est un chiffre énorme.

Effectivement, je suis sur le cul : 300 000 Mac, en 1984, c’était un chiffre énorme, vu le peu de diffusion à l’époque des micros-ordinateurs. Largement de quoi amorcer une grande lame de fond, et une « culture » mac à toute une population française.

Mais la réalité est bien plus franco-française…. :

le ministère de l’Éducation nationale envisage, de son côté, de doter les écoles françaises, en deux ans seulement, de 100 000 micro ordinateurs Thomson d’une puissance et d’un prix très inférieurs à ceux des Macintosh puisque ce sont des ordinateurs pour enfants

Eh oui, la grande carrière de Thomson dans le marché de la micro date de là : les TO7 et MO5, ces ordis pas franchement bien foutus et faisant fonctionner Basic et Logo ont été boosté par l’achat massif pour l’éduc’ nat’ de ces….jouets. Je me souviens encore aujourd’hui des piles d’ordis inutilisés qui étaient accumulés au fond des classes, faute de compétences la plupart du temps ou d’intéret pour la matière (à l’époque, les profs d’informatiques étaient des profs de maths plus que rapidement formés au B.A. BA de l’informatique)

Est-ce donc la fin du projet DEFFERRE SERVAN-SCHREIBER ? Une première question, d’abord : pourquoi s’étaient-ils décidés pour Macintosh ? La réponse est simple : c’est le seul micro-ordinateur qui permette un apprentissage rapide, non pas pour faire de l’informatique – tel n’est pas le but de l’opération – mais pour l’utiliser dans toutes sortes de travaux de bureau afin d’accroître la productivité.

Seconde question : si ce n’est pas Macintosh, ce sera quoi ? Réponse encore plus simple : I.B.M., ou l’un de ses « clones », c’est-à-dire un ordinateur fabriqué par ses concurrents pour bénéficier de ses programmes. Et, justement, Bull vient, trois ans après tout le monde, de sortir l’un de ces clones. Alors la solution, la voilà ?

Grande surprise donc : ce « marché du quart de siècle » (dixit l’article) n’aura bien sûr jamais lieu, pour privilégier des entreprises françaises, Thomson et Bull. D’une logique implacable, bien sûr, mais :

  • Une génération « loupée » côté compétences en informatique, demandez à ceux qui ont la trentaine de vous raconter leur rapport avec l’informatique à l’époque !
  • Un paysage Français qui a basculé dans le monde PC au lieu du Mac.

Bon, je sais, je ne suis pas impartial dans l’histoire, mais imaginez un pays où l’on aurait basculé massivement dans une culture de l’interface graphique, des applications intuitives, etc… Et au lieu, on a donc privilégié Bull, qui a été en dessous de tout côté PC, et qui donc a finalement rapidement perdu les marchés au profit d’IBM, Compaq, et les autres…

Marrant de revoir, avec le recul des années, à quel point certaines périodes ont pu être charnières… Et a quel point le jeu des politiques fait que le côté « choix rationnel » est finalement peu déterminant…

Et puis 1985, c’est l’année du « boom » du Minitel, c’est une autre histoire que je vous raconterai sans doute….

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